APPROCHE PHILOSOPHIQUE DES INEGALITES:
Jacques Barrot, d’entrée de jeu, a élargi les termes du débat en ne se focalisant pas uniquement sur les inégalités économiques. Le problème majeur est celui des inégalités « excluantes » c’est-à-dire principalement les inégalités de savoir. Sinon, la valeur fondamentale pour M. Barrot est celle d’égalité des chance. A partir de là, chacun doit être rémunéré selon sa productivité, son travail. Dans cette optique, les revenus de remplacement (issus de l’épargne) ne doivent pas l’emporter sur les revenus du travail. En outre, Jacques Barrot refuse le système d’assistanat et préconise, comme Piketty, une baisse du coût du travail. Le travail est une valeur centrale pour M. Barrot et il faut tout faire pour que chacun n’en soit pas dépourvu (sous entendu, mieux vaut la précarité au chômage).
Alain Lipietz refuse la logique de la « croissance pour la croissance » et la fuite en avant productiviste. Une valeur centrale pour M. Lipietz est l’autonomie, c’est-à-dire la capacité de maîtriser sa propre trajectoire et l’aspiration à de nouvelles façons de travailler : réduire le temps de travail, développer le temps libre.
Liêm Hoang Ngoc ne croît pas, contrairement à M. Lipietz, aux vertus de l’allocation universelle qui serait versée à tous. Pour lui, cela laisserait le champs libre aux dirigeants pour pratiquer une politique antisociale, tout le monde ayant droit à un minimum. Les travailleurs doivent lutter dans l’entreprise pour un meilleur partage de la valeur ajoutée. Il balaie le mythe de la rémunération à la productivité marginale, le salaire étant avant tout une norme sociale ; il rejoint ici les analyses marxistes de Dumenil et Levy (chercheurs au CEPREMAP) qui expliquent la montée en puissance de la finance par la baisse de rentabilité du capital dans les années 70 : les rapports de force entre les classes expliquent, plus que les progrès informatiques, le pouvoir de la finance et la montée des inégalités qui ne tombent pas du ciel.
LES CAUSES DE LA MONTEE DES INEGALITES:
Pour Alain Lipietz, la montée des inégalités est claire : nous sommes proches d’une société en sablier (titre d’un de ses ouvrages), c’est-à-dire d’une société où la pauvreté s’étend et les classes moyennes sont tirées vers le bas. La pauvreté absolue réapparaît depuis 1984 et le début de la politique d’austérité. Théoricien de la régulation, M. Lipietz explique cette montée des inégalités par un changement de mode de régulation ; le compromis fordien (réseau très dense de conventions collectives qui assurent une répartition des gains de productivité favorable aux salariés) a disparu laissant place à l’atomisation du salariat (familles monoparentales, salaires au « mérite », ...).
Liêm Hoang Ngoc va dans le même sens. Il insiste sur la prise du pouvoir de l’actionnaire (capital financier) sur le manager (capital technique) ce qui induit une modification des critères de gestion : création de « valeur » (détournement du vocabulaire économique afin de légitimer les intérêts des actionnaires : en effet, comme l’a dénoncé Fitoussi dans un article dans Le Monde, l’expression « création de valeur » nous fait qu’il s’agit d’une création de richesse alors qu’il s’agit en fait d’une répartition de la valeur ajoutée plus favorable aux actionnaires) au détriment des salariés, fusions, autant d’effets développés par François Chesnais dans La mondialisation du capital. Pour résumer, Liêm Hoang Ngoc a repris une expression de Robert Boyer : Le mauvais capitalisme a chassé le bon . Les profits restaurés n’alimentent plus l’investissement, la consommation est atone.
Jacques Barrot, lui, préfère insister sur la mauvaise allocation du savoir qui est à la source des inégalités économiques. Cela signe selon lui l’échec de l’Education nationale et surtout la carence de la formation continue : il propose de rendre effectif le droit à la formation tout au long de la vie pour tous, l’école de la deuxième chance (car tout le monde sait que ceux qui profitent le plus de la formation continue sont ceux qui ont déjà le plus profité du système scolaire).
SOLUTIONS
Alain Lipietz est très favorable, avec les Verts, à une Europe sociale, renonçant ainsi au mythe de la régulation nationale vouée à l’échec par la mondialisation des échanges. Il faut, selon lui, conjointement, renforcer les solidarités locales et inventer de nouvelles régulations. Mais celles-ci doivent se faire avec la participation et le contrôle des citoyens (les Verts ont toujours dénoncé une construction européenne pas assez démocratique, dont l’indépendance de la Banque centrale est un bon exemple, ce qui avait amené Alain Lipietz à voter non à Maastricht). Il propose concrètement de remplacer le RMI par une allocation universelle pour tous les hommes et les femmes de plus de 18 ans (alors que les 18-25 ans n’ont pas droit au RMI) ; il faut aussi, selon lui, distribuer le temps libre (coordination à l’échelle européenne) et imposer des critères sociaux à la construction européenne. En outre, comme Jacques Barrot, Alain Lipietz ne se contente pas de parler des inégalités économiques : il dénonce les inégalités de pouvoir, les inégalités sexuelles, et aussi les inégalités de jouissance dans le travail. Il faut sortir, selon lui, de l’alternative stérile entre le néolibéralisme (incarné par J. Barrot ?) et le taylorisme (incarné par L. Hoang Ngoc ?) qui proposent de sortir de la crise par des travaux pénibles (dans Vert espérance, il disait déjà : Le rêve des communistes utopiques, cette communauté d’individus librement associés et délivrés de la division du travail, restera le mien).
Liêm Hoang Ngoc, contrairement à J. Barrot, insiste avant tout sur les inégalités économiques, qui structurent nos sociétés. Il reprend à son compte le projet générique du socialisme : la maîtrise de la production et de la répartition. Pour lui, la priorité n’est pas de donner un revenu pour tous, mais de permettre à chacun d’accéder à un emploi, première manifestation du pouvoir économique. Ce n’est que dans l’entreprise que les salariés pourront s’opposer au capital financier. D’ailleurs, il rappelle à Alain Lipietz, que Milton Friedman (monétariste et gourou de Thatcher et Pinochet) est pour l’allocation universelle même si c’est pour des raisons différentes. Concrètement, il rappelle son opposition à la baisse généralisée du coût du travail à laquelle il préfère d’autres principes comme la taxation des entreprises qui font des profits et qui n’embauchent pas (idée très débattue aujourd’hui depuis « l’affaire » Michelin).
Jacques Barrot considère lui aussi que le capitalisme financier est une des plaies de nos sociétés. Il veut revaloriser le rôle de l’entrepreneur. Mais il est en désaccord profond avec L. Hoang Ngoc sur l’intérêt d’une baisse des charges patronales pour l’emploi. Il rappelle que la plupart des économistes se sont ralliés à l’idée de l’efficacité d’une baisse des charges (Malinvaud par exemple) ainsi que des hommes politiques de gauche au départ très circonspect (comme Martine Aubry). En outre, il reproche à L. Hoang Ngoc de trop insister sur les inégalités économiques, et d’oublier les inégalités de savoir qui visiblement lui tiennent à cœur ! Enfin, il nous a expliqué, que contrairement à sa successeur, sa loi sur l’exclusion ne tombait pas dans le piège de l’assistanat et donc préservait le principe de responsabilité individuelle.
BILAN
Malgré un effort de promotion important (annonces dans de nombreux journaux et magasines, campagne d’affichage, distribution de tracts), peu de personnes ont assisté au débat : environ une quarantaine. En revanche, nous avons apprécié la qualité des interventions de nos 3 interlocuteurs qui se sont montrés très disponibles pour répondre aux questions de la salle. Malheureusement, le temps nous a manqué et certaines personnes n’ont pas pu poser leurs questions. Mais cela prouve au moins que les personnes présentes ont été intéressées par ce débat.
Sylvain Billot, pour le Forum-ENSAE